« Je vis au milieu d’un lac, sur une île juste assez grande pour une maison, un petit jardin et un débarcadère en bois humide vermoulu, du genre sur lequel on hésite à marcher. On ne peut pas s’empêcher de penser qu’il risque de s’effondrer sous nos pieds mais après tout si je vis entouré d’eau, c’est que je n’en ai pas peur pas vrai ? L’avantage c’est l’absence de voisins, je n’ai jamais été doué pour nouer des contacts de voisinage et puis j’aime la solitude de mon lac entouré d’une forêt et coupé du monde, visuellement en tout cas. Mais surtout, ça me permet de ne pas devoir lésiner sur les décibels par respect pour des voisins, les oiseaux je m’en care, ils n’approchent pas trop de la maison à cause de mon chat, un tueur.Il fait nuit noire quand je sors prendre l’air, réveillé par une sensation de mal-être, de suffocation, d’écrasement. Ça m’a toujours fait du bien de sortir quelques minutes dans ces cas-là, promener mon regard sur l’étendue noire du lac. Seul la Lune et son reflet dans l’eau éclairent la scène.
Je suis là, seul, le regard perdu au loin, quand je suis pris d’une crise de douleur dans le ventre, comme une pointe d’essoufflement mais en beaucoup plus douloureux. Je soulève mon t-shirt pour voir si j’ai une trace d’une quelconque plaie sur la peau, une blessure que je n’aurais pas remarquée jusqu’ici, mais sans vraiment y croire. Et là, mes yeux s’arrêtent sur une énorme écharde, à deux centimètres à gauche de mon nombril. Elle est gigantesque pour une écharde, un centimètre de large. J’avance la main pour la retirer, j’appréhende à l’avance la douleur qui en résultera probablement. Je me crispe et je tire sur l’écharde. Je la sens à l’intérieur de moi, je la sens attaché, je sens que je brise ce qui avait commencé à cicatriser autour. Je tire dessus et la peu s’étire avec, la douleur est insupportable, je ne peux retenir un gémissement de douleur qui résonne comme un cri d’agonie dans le silence de la nuit. Elle est vraiment énorme, une dizaine de centimètres au minimum, et ensanglantée. Même après l’avoir retirée, la douleur est toujours là, ça me déchire de l’intérieur.
Je tombe à genoux, plié en deux sous la douleur. Je me passe les mains sur le visage et je sens des écorchures sur mes joues. Je regarde mes mains, elles sont pleines d’autres échardes, plus petites mais tout aussi douloureuses. Je commence à les retirer, les larmes coulent sur mes joues, la douleur est atroce mais je dois pourtant les enlever. À chacune, ma peau s’attache, comme si mon corps ne voulait pas être libéré de la souffrance, finalement synonyme d’une autre souffrance une fois l’écharde enlevée. Je ferme les yeux de mal et quand je les rouvre, je réalise que je suis couvert d’échardes.
Mes bras, mon torse, mon ventre, mon dos, mes jambes, je suis entièrement recouvert de minuscules échardes. La douleur est insupportable, je me sens prêt de m’évanouir. Toujours à genoux sur le bois de l’embarcadère, je commence à les retirer. Il y en a tellement, c’est comme si je m’étais trouvé au beau milieu d’une forêt et que, d’un coup, engorgée de souffrance, elle avait explosé, comme si les arbres avaient éclaté tout autour de moi, projetant leur échardes de souffrance sur ma peau, réceptacle de sa douleur matérialisée.
Une fois débarrassé de toutes ces échardes, tremblant de souffrance, ruisselant de minuscules gouttelettes de sang, j’ai respiré de grandes bouffées d’air à plusieurs reprises, emmagasinant l’énergie pour me relever et mettre en mouvement mon corps meurtri. Au loin un miaulement. Enfin debout, je reporte mon regard sur le lac et j’aperçois tout près de la forêt une barque qui s’avance apparemment dans ma direction. D’abord je ne distingue pas grand-chose dans le noir mais au fur et à mesure qu’elle s’avance, sa silhouette se précise. À son bord, une personne à l’allure humaine, je dis allure car je ne distingue pas son visage, caché sous la grande capuche d’un manteau noir informe. La barque avance toute seule, son passager ne bouge pas d’un poil, assis les jambes croisées, la tête rentrée dans les épaules et tournée vers le fond de la barque. Et là en un instant, le ciel se couvre de nuages menaçants qui ne tardent pas à laisser échapper des trombes d’eau. En un instant je suis trempé, mes habits me collent à la peau, sur mes plaies, mes cheveux ruissellent, la pluie me dégouline sur le visage de la même manière que sur le capuchon de la silhouette assise dans la barque. Derrière ce mur d’eau, tout devient un peu flou et la barque continue d’avancer, elle n’est plus très loin du débarcadère sur lequel je me tiens. Je sens battre mon cœur, j’ai peur. Cette barque ne m’appartient pas, la mienne est toujours attachée au ponton et on ne saurait pas traverser la forêt en voiture, encore moins avec une remorque pour transporter une embarcation. Mais la peur me paralyse. Encore un miaulement. La barque se cogne au bois de l’embarcadère avec un bruit sourd. Les vibrations se répercutent dans mes jambes et remontent jusqu’à mes tympans qui en résonnent. Je fais un pas en direction du bord, poussé par je ne sais quelle force exactement. Je ne peux pas m’empêcher de sursauter quand la silhouette lève vers moi son visage. Je scrute l’obscurité de l’ombre de son capuchon mais ne parviens à rien distinguer. Elle avance la main vers moi, paume vers le ciel, et la pluie cesse.»
Ears: "The Mirror's Truth", In Flames
Brain: Dreaming to escape reality
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