
Frêle esquif aux ancres multiples voguant au gré des courants changeants du grand Styx infini. Parfois malmené souvent caressé, toujours il gravit les monts et dévale les pentes de l'eau formidable. Souffrant les grincements, les claquements, les déchirements, le timide Navire reste ancré fermement au plus profond des abysses. Là, lumière et clarté riment avec désert et oublié. Il n'est pas de lieu plus sombre et plus repoussant. Dans l'ombre grouillent mille Démons aux dents acérées qui rient en écho aux cris des marins perdus dans la tourmente de la surface. Âmes déchues, ils n'ont plus d'horizon à scruter dans l'attente de la venue de l'astre suprême. Leur monde est ténèbres. Ils s'en nourrissent dans un cyle infini d'engloutissement et de déjection. L'espoir leur est inconnu et leur crâne est vide de souvenirs. Ne connaissant rien d'autre, il se vautrent sans répit dans leur souillure aux remugles piquants. C'est là, dans ce royaume où règne en despote l'Immonde, que les ancres ont été il y a longtemps jetées. Les années passant, une pourriture puante les a recouvertes de son épaisse couche visqueuse, ne laissant plus paraître à l'oeil de l'Aveugle que de noires chaînes aux maillons fragiles et rouillés s'extirpant de cette tourbe funèbre.
Depuis peu, le fond du fleuve est agité de soubresauts. Ses spasmes infatigables secouent cet Enfer, remuant comme le monstre attaché qui tente d'échapper aux tourments de la torture que lui imposent ses tortionnaires. Chaque mouvement semble le dernier, chaque contraction musculaire résonne dans les chaînes comme l'ultime effort avant la résignation finale, chaque cri frappe l'air comme l'extrême expiration. Chaque sursaut de violence vibre comme l'écho du premier battement d'un coeur depuis trop longtemps inerte, faisant des chaînes les cordes d'une harpe colossale. Ce son empli de promesses est le pire qui puisse exister aux oreilles de la vermine infecte qui tapisse le fond du fleuve majestueux. Sa force grandit chaque jour, l'Espoir vit.
De la câle au mât, de la poupe à la proue, le Navire vibre. Les noirs flots ne lui sont plus une menace depuis l'apparition de ces Frissons, qui gonflent ses voiles blanches jusque là sans vie en les déployant comme de palpitantes ailes frêles, prètes à prendre leur envol pour les nuages là-haut. Diaphanes, ils laissent filtrer comme de vaporeux voiles une lumière pure qui ne brûlerait pas même les ailes d'Icare, ce doux rêveur.
Ears: "Nothing's Wrong", DevilDriver
Brain: Heart. Shiver.
